23
Comme nous revenions au presbytère, je proposai à Griselda de faire un crochet pour aller voir les fouilles. Il me tardait de savoir si la police était à pied d’œuvre et si l’on avait découvert quelque chose. Mais Griselda avait à faire au presbytère et je me mis en route seul.
L’agent Hurst dirigeait les opérations.
— Toujours rien, Mr Clement, me dit-il. C’est pourtant une bonne gâchette. (Je sursautai à ce mot mais compris aussitôt qu’il avait voulu dire « cachette ».) C’est vrai ! Où la jeune fille a-t-elle bien pu aller par ce chemin ? Soit à Old Hall, soit ici, il n’y a pas d’autre solution.
— L’inspecteur Flem juge sans doute inutile de l’interroger en personne ?
— C’est qu’il ne veut pas lui mettre la puce à l’oreille. Imaginez qu’ils s’écrivent : l’un ou l’autre pourrait lâcher un renseignement quelconque ; mais si elle sait qu’on est après elle, elle restera bouche cousue, comme on dit.
Bouche cousue ! J’en doutais pour ma part, vu qu’elle était bavarde comme une pie.
— Quand vous avez affaire à un imposteur, vous mettez votre point d’honneur à le démasquer, énonça Hurst d’un ton docte.
— Je comprends.
— Et la réponse est dans ces fouilles… sinon pourquoi aurait-il toujours été à fouiner dans le coin ?
— Pensez-vous qu’il alléguait ce prétexte pour rôder dans les parages tout à son aise ?
Mais c’en fut trop pour l’agent Hurst qui se vengea de cette remarque affétée par une réplique désobligeante :
— On voit bien que vous êtes un amateur !
— En tout cas, la valise n’a pas reparu.
— Nous la trouverons, Mr Clement. Vous en faites pas pour ça !
— Je n’en suis pas si sûr. J’ai réfléchi à ce qu’a dit miss Marple : la jeune fille est ressortie du bois les mains vides, très peu de temps après y être entrée, et à mon avis, elle n’a pas eu le temps de faire l’aller et retour jusqu’ici.
— Si vous faites confiance aux radotages des vieilles filles ! Un rien suffit pour leur faire perdre la notion du temps ; et de toute façon, les femmes n’en ont pas la moindre notion.
Pourquoi avons-nous toujours tendance à généraliser ? C’est une question que je me suis souvent posée. Ce faisant, on s’éloigne de la vérité, et parfois même on lui tourne carrément le dos. Moi-même, je ne sais jamais l’heure qu’il est, d’où mon habitude d’avancer ma pendule, alors que miss Marple au contraire est d’une ponctualité rigoureuse en toute occasion.
Mais il n’était pas dans mon intention d’engager la discussion sur ce point avec Hurst, aussi lui souhaitai-je bonne chance et bon après-midi.
J’étais presque rendu lorsque j’eus une illumination. Ce n’était pas le fruit d’une réflexion, mais je tenais peut-être la solution.
Vous vous souvenez sans doute que lors de ma première expédition à travers bois, le lendemain du meurtre, j’avais trouvé les buissons piétinés à un certain endroit. J’avais alors pensé qu’ils avaient été écrasés par Lawrence qui avait eu la même idée que moi.
Puis nous avions suivi ensemble d’autres traces qui s’étaient révélées celles de l’inspecteur Flem.
Tout bien réfléchi, la première piste, celle de Lawrence, était beaucoup plus marquée que la seconde, comme si elle avait été empruntée par plusieurs personnes ; j’en conclus que ce devait être ce qui avait incité Lawrence à la suivre. Et si elle avait été frayée par le Pr Stone et par Gladys Cram ?
N’avais-je pas remarqué des branches cassées aux feuilles déjà fanées ? Si c’était le cas, ce sentier n’avait pas été tracé l’après-midi même.
J’étais tout près de l’endroit en question et le retrouvai sans difficulté. M’engageant de nouveau sous les taillis, je constatai que des branches avaient été fraîchement brisées ; quelqu’un d’autre avait suivi ce chemin depuis que Lawrence et moi l’avions découvert.
Je reconnus bientôt l’endroit où j’avais rencontré Lawrence et continuai jusqu’à une petite clairière dont le sol avait été récemment retourné. Je parle de clairière car la végétation était moins dense sur quelques mètres carrés, mais le feuillage des arbres se rejoignait au-dessus de ma tête et cachait le ciel.
En face de moi, la végétation se refermait et on aurait pu jurer que personne ne s’était aventuré là au cours des derniers jours. Un seul coin semblait avoir été dérangé.
Je m’avançai et m’agenouillai, écartant les buissons de mes mains. Un reflet brun récompensa mes efforts et je me mis à fouiller fiévreusement la terre pour en extirper à grand-peine une petite valise marron.
Je poussai un cri de joie. J’avais raison. L’agent Hurst avait voulu me remettre à ma place mais j’étais sur la bonne voie et j’en avais la preuve. Je tenais la valise qu’avait transportée miss Cram. J’essayai en vain de l’ouvrir ; elle était bouclée.
Je me relevai quand j’aperçus par terre un petit cristal brunâtre – on eût dit du sucre candi. Je le ramassai machinalement et le glissai dans ma poche.
Puis j’empoignai la valise et fis demi-tour.
Comme j’enjambais la barrière pour prendre l’allée, je m’entendis héler avec enthousiasme par une voix toute proche.
— Vous l’avez trouvée ! Ah ! on peut dire que vous êtes malin, Mr Clement.
Décidément miss Marple excellait dans l’art de voir sans être vue. Je fis passer ma trouvaille par-dessus la barrière.
— C’est bien celle-là, dit miss Marple. J’en mettrais ma main au feu.
N’exagérait-elle pas un peu ? Les valises en carton verni bon marché étaient légion, et nul n’aurait été capable d’en identifier une formellement, surtout de loin et la nuit. Mais après tout, miss Marple pouvait se vanter d’être à l’origine de cette découverte et je pouvais passer sur ce petit manque de modestie.
— Elle est fermée à clef, bien sûr ?
— Oui, et je vais de ce pas la porter au poste de police.
— Peut-être vaudrait-il mieux téléphoner.
C’était le bon sens ! Nous n’avions nul besoin de la publicité indésirable que n’aurait pas manqué de nous procurer ma petite promenade à travers le village, la valise à la main.
Je poussai la grille du jardin de miss Marple et entrai chez elle. Là, bien à l’abri derrière les portes closes du salon, j’appelai l’inspecteur Flem qui arriva presque aussitôt et de la plus méchante humeur :
— Comme ça, vous l’avez trouvée, hein ? Faut-il que je vous dise que vous n’avez pas le droit de garder ces choses-là pour vous ? Si vous aviez une idée de cette cachette, vous auriez dû en informer l’autorité compétente.
— C’était un pur hasard. J’ai eu une illumination.
— C’est vous qui le dites ! Le bois s’étend sur près de cent hectares mais vous allez droit au but, et il ne vous reste qu’à vous baisser pour ramasser la valise.
Il avait réussi à me contrarier, comme d’habitude, aussi me refusai-je à lui expliquer le raisonnement qui m’avait conduit sur les lieux.
— Bon, eh bien, dit-il en lorgnant la valise avec une feinte indifférence, voyons au moins ce qu’il y a là-dedans.
Il avait apporté avec lui un trousseau de clefs et du fil de fer. La serrure ne valait pas grand-chose et ne résista pas longtemps.
Nous nous attendions sans doute à faire une découverte sensationnelle, mais la première chose que nous vîmes apparaître fut une écharpe écossaise crasseuse. L’inspecteur l’extirpa de la valise, révélant ainsi un vieux pardessus bleu foncé immettable et une casquette à carreaux.
— Fichue camelote, fit l’inspecteur.
Il y avait encore une paire de bottines éculées et, tout au fond, un paquet enveloppé dans du papier journal.
— Il ne manque que la chemise, observa Flem d’un ton amer en déchirant le papier journal.
Mais il hoqueta de stupéfaction.
Le paquet contenait de petits objets en argent et une coupe du même métal.
Miss Marple poussa un cri aigu en les reconnaissant :
— Les salières et la coupe Charles II du colonel Protheroe… Voyez-vous cela !
L’inspecteur était devenu écarlate.
— C’était donc ça, murmura-t-il. Un vol ! Mais il y a quelque chose qui cloche : personne ne s’est plaint du vol de ces objets.
— Peut-être ne s’est-on pas encore avisé qu’ils manquaient, suggérai-je. On ne se sert pas tous les jours de telles pièces de valeur. Le colonel les gardait peut-être dans son coffre-fort.
— Il faut voir ça de plus près, dit l’inspecteur. Je vais à Old Hall sur-le-champ. Je commence à comprendre pourquoi le Pr Stone a pris la poudre d’escampette ; il avait peur que ce meurtre nous amène à fourrer notre nez dans ses affaires, et il a envoyé sa secrétaire les cacher dans les bois avec des vêtements de rechange. Il projetait sans doute de revenir par un chemin détourné et de filer avec le butin, une nuit, tandis qu’elle serait restée dans le coin pour détourner les soupçons. À part ça, il n’est pas dans le coup pour le meurtre ; il n’a rien à y voir ; ce sont deux affaires différentes.
L’inspecteur remit le tout dans la valise et s’en fut, après avoir refusé le petit verre de cherry que lui proposait miss Marple.
— Voilà au moins une énigme tirée au clair, soupirai-je. Comme dit l’inspecteur Flem, il n’y a aucune raison de soupçonner Stone de meurtre.
— Peut-être, dit miss Marple. Mais il ne faut jurer de rien.
— Il avait commis son larcin et n’avait plus qu’à s’éclipser. Où serait son mobile ?
— Ouiii…, commença miss Marple avec réticence. (Elle s’empressa de répondre à mon regard interrogatif et s’excusa :) Sans doute ai-je tort car je ne connais rien à cette sorte d’objets, mais je me demandais… Ce sont des pièces rares, n’est-ce pas ?
— Une coupe semblable a été mise en vente, il y a peu, pour plus de mille livres, d’après ce que j’ai entendu dire.
— Je ne parlais pas de la valeur marchande.
— Bien sûr, ce sont des objets d’art.
— C’est cela ! Ces pièces-là se vendent sans tapage, voire en secret. Si l’on découvrait que ce sont des objets volés, ils deviendraient aussitôt invendables.
— Je ne vous suis pas.
— C’est que… comment dirai-je… (Elle s’énervait et s’excusait à tout bout de champ :) Si j’ai bien compris, on ne pouvait pas voler ces objets, pour ainsi dire ; on ne pouvait que les escamoter et les remplacer par des copies. Ainsi, le propriétaire ne risquait pas de découvrir le vol avant longtemps.
— C’est très ingénieux.
— Je ne vois pas d’autre solution. Et une fois la substitution opérée, le voleur n’avait en effet aucune raison de tuer le colonel, au contraire ; vous avez raison.
— C’est bien ce qu’il me semble.
— Oui, mais je me demandais… ce n’est pas sûr, mais… le colonel Protheroe avait la fâcheuse habitude d’annoncer à l’avance le moindre de ses projets, même si ensuite il ne les réalisait pas…
— Oui ?
— C’est ainsi qu’il avait prévu de faire expertiser ses pièces d’argenterie… Par quelqu’un de Londres, pour faire homologuer son testament… non, car il faut être mort pour cela… ce devait être pour l’assurance. C’est ce qu’on lui avait conseillé de faire. Il en avait beaucoup parlé et y attachait une énorme importance. J’ignore s’il avait demandé un expert, mais si c’était le cas…
— Je vois, fis-je, pensif.
— L’expert aurait identifié les faux en un clin d’œil, et le colonel Protheroe se serait souvenu qu’il avait montré son argenterie au Pr Stone. D’ailleurs le tour de passe-passe a peut-être eu lieu à ce moment-là. Quelle habileté… et ensuite… gare à la bombe ! comme on disait autrefois…
— Je vois, répétai-je. Nous devons en avoir le cœur net.
Je retournai au téléphone et demandai Anne Protheroe, à Old Hall.
— Pardonnez-moi, mais l’inspecteur est-il déjà arrivé ? Ah ! Il est en route. Puis-je vous demander si les biens du colonel Protheroe ont fait l’objet d’une expertise… Je vous demande pardon ?
Sa réponse fut claire et immédiate. Je la remerciai, raccrochai et retournai auprès de miss Marple.
— C’est bien simple, le colonel avait demandé un expert de Londres pour lundi, c’est-à-dire demain. Étant donné les circonstances, le rendez-vous a été ajourné.
— Et voilà le mobile, souffla miss Marple.
— Mais le mobile n’est pas tout. Vous oubliez qu’au moment du coup de feu, le Pr Stone était en train d’enjamber la barrière pour rejoindre les deux autres.
— En effet, dit miss Marple, ce qui le met hors de cause.